Site icon Benoit Rondeau

NORMANDIE 1944 : L’ENTREE EN LICE DE NOUVEAUX BLINDES 

La bataille de Normandie a vu la plus formidable concentration de blindés sur un front relativement étroit : 12 000 Panzer, tanks, chasseurs de chars et autres canons d’assaut s’y sont affrontés entre le 6 juin et la fin du mois d’août 1944. Les modèles passés dans la légende y : Tiger, Panther, Sherman, Jagdpanther… Nous exclurons de notre étude le nouveau matériel blindé de reconnaissance (Puma et autres Lynx…). 

            Les deux camps perçoivent clairement les enjeux d’un affrontement qu’ils jugent décisif. Les armées préparent donc avec soin la confrontation et, fort de l’expérience acquise au cours des années précédentes et dans la perspective de la bataille qui s’annonce, les ingénieurs mettent au point de nouveaux engins blindés qui font leurs premières armes au cours de la bataille de Normandie. D’autres engins, conçus en amont mais en dehors de la perspective de l’Invasion ou d’ « Overlord », entrent en lice au même moment. 

Les « Rigolos » 

Côté allié, les nouveautés abondent, en particulier parmi les fameux « Funnies » du général Hobart, engins spéciaux étudiés spécifiquement pour la phase d’assaut de l’opération « Neptune » et destinés à briser le Mur de l’Atlantique, bien qu’ils soient engagés tout au long de la campagne. Le plus remarquable est le Sherman Duplex Drive –ou DD- qui est un char amphibie. 500 de ces engins auraient été commandés, et 290 sont utilisés le Jour J (seuls 180 sont effectivement lancés en mer). Le Sherman Crab ou Flail est un engin de déminage. Le deuxième tank particulièrement sollicité par les inventeurs de Hobart est le char Churchill. La variante AVRE, la plus courante, dispose d’un puissant mortier de 290 mm (le Petard), capable de venir à bout du béton armé et conçu pour frapper les embrasures des bunkers et les murs antichars. L’engin peut en outre être doté de fascines et d’un pont mobile pour permettre le franchissement d’obstacles tels que fossés ou cours d’eau. Le Churchill Ark I, qui n’est qu’un châssis dépourvu de tourelle, est un poseur de pont. Pour se prémunir d’un sol de plage trop meuble, une variante appelée Bobbin est pourvue d’un tapis pouvant se dérouler devant le char sur le sable. Lorsque la mitrailleuse de caisse fait place à un lance-flamme, le « Funny » reçoit le nom Crocodile. Ces chars sont une réussite et vont démontrer leur utilité jusqu’au mois d’août. 

L’ultime cruiser 

La bataille voit l’entrée en lice du dernier né de la famille des chars « cruisers » britanniques, à savoir les engins de cavalerie, plus conçus dans l’idée du combat de chars et de l’exploitation que dans le soutien de l’infanterie. Il s’agit du Cromwell, et de son avatar le Centaur, les deux engins ne différant que par leur motorisation (ce dernier n’étant par ailleurs armé que pour une version « close support »). Si les Cruisers des années 1939-1943 sont médiocres, en 1944, le Cromwell est le seul en dotation et il est largement employé. Rapide (c’est son point fort), à tel point qu’il entre en dotation au sein des régiments de reconnaissance des Armoured Divisions (ce qui leur confère en fait un régiment de tanks supplémentaire), mécaniquement fiable (le premier Cruiser à jouir de cette réputation), il est armé d’une pièce de 75 mm. L’engin est globalement l’équivalent du Sherman américain en termes d’armement et de protection conférée par le blindage, mais l’espace intérieur est plus exigu que dans le tank américain. Il reste donc très inférieur au Tiger et au Panther, ce qui est sanctionné par de lourdes pertes. Sa participation à la bataille n’apporte donc aucun avantage tangible. 

Le 17 pounder : l’arme absolue ? 

Le 17 pounder, qui fait ses premiers pas en Tunisie en mars 1943, représente le grand espoir des unités antichars britanniques, puisqu’il est capable de neutraliser les puissants Tiger et Panther à des distances respectables. Il est logiquement décidé de l’adapter aux blindés ou aux châssis existants pour le motoriser. Ce canon équipe le Challenger, un blindé peu réussi dérivé du Cromwell, qui entre en lice en petit nombre au sein des unités de reconnaissance à partir d’août 1944. L’arme est également montée sur les TD M10, qui devient alors le Achilles, mais ces Tank Destroyers ne sont pas non plus très nombreux. Enfin, le Archer, basé sur un châssis de Valentine, emporte aussi cette pièce antichar, mais l’arme, en casemate et sans toit, est orientée vers l’arrière de l’engin, ce qui induit d’évidentes restrictions d’ordre tactique.  

Ces blindés répondent à des demandes pour des unités antichars ou de reconnaissance, mais non aux desiderata des régiments de chars. Le 17 pounder est donc adapté au Sherman, cheval de bataille du RTR, dont la tourelle est repensée pour accueillir l’encombrante pièce. Ce tank est le fameux Sherman « Firefly ». Comme le Tiger, l’engin est trop rare pour avoir un impact décisif sur la campagne. On en dénombre seulement 84 en ligne le 11 juin et 232 au 30 juillet. Il est présent à raison d’un M4 sur quatre au sein de la 11th Armoured Division. Certes, armé de cette remarquable pièce antichar, un M4 peut mettre KO un Panther à distance, mais l’optique reste celle du Sherman standard, ce qui empêche de tirer pleinement parti de ses possibilités. Pis, le flash du tir révèle la position du tank à l’adversaire et le souffle de départ soulève invariablement un nuage de poussière, qui entrave l’observation du terrain pendant de précieuses minutes. La longueur du tube trahit également le « Firefly », qui se distingue ainsi des autres M4 aux yeux ces Allemands, qui en font leurs cibles privilégiées. Les équipages n’ont par ailleurs pas forcément eu le loisir de s’habituer à leurs nouvelles montures. Toutefois, le « Firefly » est à l’origine de nombreux faits d’armes, des premiers déboires de la 21. Panzer-Division devant Caen au « carton » du tireur Joe Ekins mettant fin à la carrière de Michael Wittmann, l’as des Tiger, en détruisant 3 de ces chars lourds en quelques minutes le 8 août 1944. 

Du nouveau pour les GI’s 

            Du côté de l’arsenal américain, les Sherman DD sont adoptés, de même qu’un modèle de Tankdozer, qui trouve son utilité dans les tentatives pour s’affranchir du bocage. La puissance de pénétration de la pièce de 76 mm du TD M10 retient l’attention et il est décidé d’en équiper le Sherman afin de lui donner plus de « punch » : c’est le M4A1 (76). Ce char apparaît dans le bocage courant juillet, mais sans que son armement résolve le désavantage rédhibitoire éprouvé face aux meilleurs Panzer : le blindage demeure insuffisant et l’engin reste rare (95 seulement au 29 juillet). Dans le même temps, une nouvelle version destinée au soutien de l’infanterie, mieux blindée (jusqu’à 152 mm) et à la tourelle retravaillée est produite à temps pour la bataille : c’est le modèle M4A3E2, dit « Jumbo », qui entre en lice en août. Le nouveau Tank Destroyer M18 « Hellcat » réalise de son côté une entrée en lice tonitruante : au cours de la poussée sur Avranches, quatre Panzer sont incendiés en quelques instants par des blindés du 704th TD Bn. Rapide, il reste trop peu blindé, conformément à la doctrine sous-tendant l’emploi théorique de cette catégorie d’engins. Sur le terrain, c’est globalement la déception : aucune de ces machines ne répond véritablement aux attentes, néanmoins, le bocage affranchit les Américains de la supériorité de l’armement allemand et les duels à courte distance rétablissent quelque peu l’équilibre. 

La Wehrmacht : la dernière génération de « superchars » sur le front normand 

C’est face aux Alliés occidentaux que les allemands vont introduire leurs blindés de la dernière génération : l’impressionnant Tiger II, ainsi que le Jagdpanther. Un paradoxe quand on sait que ces puissants engins ont été conçus pour stopper les chars russes dans la steppe et que les meilleurs Panzer, comme les Panther, font alors défaut à l’Est… Pis, alors même que le haut-commandement place pourtant tous ses espoirs en eux, tous ces puissants blindés allemands -sans exception- sont absents du champ de bataille au cours des premières journées décisives de la campagne… 

Ils se révèlent par ailleurs décevants. Commandé par l’Hauptmann Noak, le 654. schweres Panzerjäger-Abteilung est la première unité à engager des Jagdpanther (la seule en Normandie). En ligne depuis la mi-juillet, les scores restent d’abord modestes avec 6 chars anglais détruits entre le 17 et le 30 juillet. Toutefois, le 31 juillet, 14 Churchill sont incendiés en quelques minutes, mais deux Jagdpanther, les chenilles endommagées, sont abandonnés par leurs équipages. Au 14 août, les pertes totales infligées aux forces blindées alliées se limitent à 42 chars, ce qui semble bien modeste eu égard à l’excellence du Jagdpanther. Si 20 Jagdpanther sont encore présents dans les effectifs (sur 25), seuls deux sont en mesure d’opérer sur le front, faute de pièces détachées. 

Le bilan est encore pire pour le Tiger II (ou Königstiger). Seuls 12 exemplaires participent à la campagne, tous au sein du 503. s.Pz-Abt., le bataillon de Tiger qui se distingue le moins. Le baptême du feu du « fauve », qui survient le 18 juillet au cours de l’opération « Goodwood », est pitoyable. Deux Königstiger sont détruits par les Alliés peu après midi. Un troisième est éperonné le lendemain, à Emiéville. Mis à part au cours de cette offensive, les scores restent modestes et le puissant Panzer, mastodonte peu agile, gourmand en carburant et à la mécanique capricieuse, ne répond pas aux attentes mis en lui. La technologie ne fait pas la différence. Les meilleurs Panzer sont donc jetés contre les Alliés, avec un sort qui n’est pas toujours heureux : un Tiger II, surpris en pleine activité de ravitaillement au Plessis-Grimoult, détruit par un simple tir de mortier. L’impact du Königstiger sur la campagne est négligeable. 

Le Jagdpanzer IV : petit, mais costaud 

Un nouveau Panzerjäger des Panzer-Divisionen s’avère plus réussi : le Jagdpanzer IV. L’efficacité est immédiate : le 11 juin, dans le secteur de Tilly-sur-Seulles, 6 Jagdpanzer IV de la Panzer Lehr –les premiers à combattre- mettent en déroute un fort parti de Cromwell. C’est dans la plaine de Caen qu’ils démontrent leur valeur. Leur taille leur permet de se dissimuler aisément dans les ruines des fermes ou des villages, à l’orée des bois et à l’abri des quelques haies qui scarifient le terrain. En août, les opérations « Totalize » et « Tractable » sonnent leur heure de gloire. Le Kampfgruppe Waldmuller de la « Hitlerjugend » se met en position sur la crête au sud de Saint-Aignan-de-Crasmesnil, jusqu’à Saint-Sylvain. C’est ici que les Panzerjäger vont se distinguer le 8 août. Les Jagdpanzer IV foncent à pleine vitesse, contre-attaquant sur St-Aignan et prenant de flanc le C Squadron du 1st Northants Yeomanry tandis que d’autres Jagdpanzer, déployés sur une hauteur à un kilomètre, prennent les Canadiens sous leurs tirs. Mais l’intervention des Panzerjäger est encore plus couronnée de succès face à la 1st Polish Arm Div, qui subit son baptême du feu. Les Jagdpanzer revendiquent 28 tanks pour cette journée, surtout polonais, tandis que 3 Tiger n’ont détruit que 7 tanks. Le lendemain, une attaque polonaise sur Soignelles est brisée par les tirs de deux Jagdpanzer IV : à l’exception de deux engins, tous les tanks engagés sont détruits. 19 des 22 chars détruits le sont par seulement deux Jagdpanzer IV. Le 10 août, les tanks des Grenadier Guards sont stoppés dans leur tentative pour aller à la rescousse du British Columbia Regiment isolé et décimé sur la crête 195. Les tirs des Tiger depuis le bois de Quesnay sont dévastateurs, mais l’exploit revient aux deux Jagdpanzer IV de la veille, qui parviennent en effet à surprendre les Canadiens sur leurs arrières et s’arrogent la bagatelle de 13 nouveaux Sherman à leur tableau de chasse. Les Panzerjäger n’ont pas dits leur dernier mot et ils vont continuer à mener la vie dure à leurs adversaires. Ces nouveaux blindés se sont donc avérés terriblement létaux dans la lutte contre les blindés alliés. 

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