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LE “TOMMY” EN NORMANDIE. LE QUOTIDIEN.

Le soldat René Corby du régiment de la Chaudière de la 3rd Canadian Inf.Div. à Carpiquet le 8 juillet 1944 selon la légende canadienne: http://collectionscanada.gc.ca/pam_archives/index.php?fuseaction=genitem.displayItem&lang=fra&rec_nbr=3205401&rec_nbr_list=3205401 .La Chaudière: une des unités canadiennes qui s'était emparés du terrain d'aviation à Carpiquet après quatre journées du combat le plus intense et le plus meurtrier de toute la campagne de Normandie. Pour aller plus loin: http://fr.wikipedia.org/wiki/Opération_Windsor http://fr.wikipedia.org/wiki/Régiment_de_la_Chaudière http://www.normandie44lamemoire.com/fichesvilles/carpiquet.html

LE « TOMMY »EN NORMANDIE[1] 

La bataille de Normandie, on l’oublie trop souvent, est avant tout une affaire de fantassins, moins célébrés que les médiatiques paras ou les tankistes[2]. Le poids de la bataille repose pourtant en grande partie sur les fantassins, ossature de l’armée dans les deux camps. A eux la lourde tâche de tenir la ligne de front, de s’emparer des lignes adverses et de courir les plus grands risques. Les dix divisions d’infanterie anglo-canadiennes sont donc indispensables pour mener les offensives, mais aussi tenir le front (ce qui nécessite toutefois le maintien en ligne de la 6th Airborne et des brigades de commandos). Nous nous intéressons dans cet article au quotidien du fantassin des 2nd British et 1st Canadian Armies en Normandie.

La vie dans un « foxhole » sur le front normand

Les tirs de harcèlement et les coups de mains maintiennent sur le qui-vive et empêchent de dormir convenablement..

« Après avoir creusé mon trou, je m’assoupis et je réussis à dormir un peu, et ce malgré le bombardement », rapporte Stan Crean, du Royal Winnipeg Rifles (8th Canadian Brigade). Après le succès du débarquement du 6 juin, la campagne revêt l’aspect d’une âpre guerre de position et la troupe reste parfois enterrée dans le même secteur de longues semaines. Comme les effectifs manquent, une unité ne sait jamais si le moment de repos tant attendu et enfin accordé sera respecté. Une déconvenue qui survient au 5th/7th Gordons, le 18 août. Le bataillon ayant été assuré qu’il n’y aurait aucun mouvement ce jour, ne se fait guère d’illusion car il est coutumier du fait : l’information a été traduite par le fait « que nous allions bouger très rapidement. »[3] Ce qui est en effet le cas…

Les soldats souffrent des conditions atmosphériques. La misère règne les jours de pluie, d’autant que l’eau s’infiltre souvent à travers les bâches, invariablement trouées par des éclats. Le moindre pas est par ailleurs contrarié par une gadoue collante. Le soleil peut au contraire s’avérer ardent, notamment en août, obligeant les soldats à être en bras de chemise, comme ceux du 4th Sommerset Light Infantry (4th SLI) en direction du Mont Pinçon, ou encore, lors de l’opération Atlantic, alors que l’orage va éclater, des Canucksdu Queen’s Own Rifles of Canada. Sous la chaleur estivale, il faut supporter l’odeur fétide des cadavres en putréfaction, y compris ceux des nombreux animaux d’élevage eux aussi victimes des combats. On en vient à user de bulldozer pour enterrer en masses les restes gonflés de chevaux et de vaches.[4]

Le terrain est cratérisé. Si les arbres sont nombreux, ils sont meurtris. Il faut vivre dans un environnement de vergers criblés de trous et d’arbres déchiquetés. On évite les bâtisses, même les solides fermes normandes, car elles risquent d’attirer les tirs ennemis, particulièrement si l’édifice est isolé. De même, les chemins creux et les tranchées de voies ferrées, indiqués sur les cartes, constituent souvent des « pièges à obus ». On creuse vite et profond – l’outil individuel est aussi vital que son arme !-, un impératif à chaque changement de position, y compris –et surtout !- dans le cadre d’un assaut, après s’être emparé d’un secteur jusque-là tenu par l’ennemi. On aménage son cagnat avec des matériaux de récupération : des planchers ou des portes arrachés dans des maisons abandonnées, ou encore des tôles, servent ainsi à couvrir les tranchées et à couvrir les parapets. Des caisses diverses remplies de terre forment un parapet protecteur (mais qui doit demeurer discret) contre les éclats. Le « foxhole » du biffin prend idéalement la forme d’un « L » : d’un côté le poste de combat ; de l’autre, l’abri où l’on s’allonge. On aménage ensuite quelque peu le trou en tapissant le sol de paille ou de morceaux de caisses en bois ou de journal. L’abri de première nécessité devient ainsi plus confortable. Parfois, il faut faire ses besoins dans son « foxhole », dans une boîte ou dans un morceau de papier journal. 

S’enterrer est une nécessité, et pas seulement pour parer à l’inévitable contre-attaque visant à reprendre une position perdue comme il se doit selon la doctrine allemande. En effet, l’ennemi arrose le front de ses tirs, a minima chaque jour de façon sporadique, parfois de façon intense. Près de Cambes, un bois est soumis à un feu intense. Le Colonel Weston, du 2nd Middlesex, reste coincé sous un pommier dans un fossé pendant 7 heures. L’arrivée sur les lieux du 1st King’s Own Scottish Borderers (1st KOSB) ne fait que relancer le bombardement[5]. Le 28 juin, pendant « Epsom », le soldat Norman Habetin constate : « L’ennemi nous regardait nous installer et avant même qu’une seule tranchée ait été construite, ces terribles « moaning minnies » nous sont tombées dessus. Il n’y a rien d’autre à faire que de se coucher et de bouffer de la terre. » Ces rockets de Nebelwerfer, très bruyantes, sont stressantes car les soldats sont incapables de déterminer où elles vont frapper, au contraire d’un obus qu’on peut entendre –rassuré- passer au-dessus de soi. De même, les torpilles de mortiers, qui auraient causé jusqu’à 50 % des pertes, sont beaucoup plus difficiles à repérer que les obus d’artillerie qui sifflent dans l’air. En dépit de l’épuisement, il faut donc organiser rapidement la mise en défense de la moindre position cédée par l’ennemi. La zone constituera en outre une base de départ pour une nouvelle poussée vers l’avant.

On cherche à améliorer l’ordinaire des boîtes « compos » auprès des Normands, en obtenant de la nourriture (même si les palais britanniques ne s’accordent pas tous avec le camembert), du vin, du café… à condition de ne pas avoir été devancé par d’autres soldats qui auraient déjà tout pris à leur profit ! On est particulièrement bien nourris avant un combat : « 5h00 : repas chaud servi avant d’avancer jusqu’à la ligne de départ. »[6] Sur le front, il faut bien souvent faire sa « tambouille » soi-même. Certes, la proximité de l’ennemi oblige à s’entourer de précautions, ce qui empêche le recours à l’équipement standard en la matière. La débrouillardise a donc sa place, avec la diffusion du fourneau inventé au cours de la guerre du désert, le « Benghazi Cooker », qui consiste en un récipient métallique coupé et rempli de sable imbibé d’essence. Le thé est de première importance et son approvisionnement ne fait pas défaut. Au fil des jours et de la routine qui s’installe, les alentours des tranchées individuelles sont jonchés de boîtes cylindriques aux étiquettes de couleurs les plus variées. Le succès des opérations dépend beaucoup du fait que les unités impliquées seront bien pourvues en vivres, eau et munitions. Pour cela, les « Tommies » bénéficient d’une logistique solide et efficiente, ainsi que de transports motorisés –camions et Bren Carriers- qui font défauts à leurs adversaires. 

Le quotidien est aussi faits d’accrochages et d’escarmouches. La patrouille de reconnaissance est idéalement de cinq hommes, dûment armés de Bren et de Sten, ainsi que de grenades. Elle comprend un leader, un navigateur et un homme comptant ses pas pour évaluer les distances. Certaines patrouilles doivent prendre une posture statique en un lieu convenu. Dans ce cas, elles se mettent en route à la tombée de la nuit et prennent position à proximité de l’ennemi, puis ne bougent plus de la nuit. Pour que la prise de renseignements soit efficace, il faut apprendre à reconnaître et à interpréter le moindre son. 

IWM

Il faut en retour aussi veiller à parer aux infiltrations allemandes. Le Corporal Spencer, du 8th Durham Light Infantry, se rappelle à propos de combats autour de Saint-Pierre, début juin, que des patrouilles sont envoyées dans une vallée sur le flanc droit de l’unité pour y remédier. « Le plus grand danger résidait dans le chemin du retour jusqu’à l’abri de nos tranchées avant les premières lueurs du jour »[7]. Un tir fratricide demeure toujours un risque… Une déconvenue qui manque de survenir de nuit pour un tireur de fusil-mitrailleur Bren dont l’arme, fort heureusement, s’enraille au moment où il s’apprête à ouvrir le feu… sur des Britanniques.

Les Britanniques savent aussi pratiquer l’infiltration à l’occasion. Ainsi, lors de la conquête du Mont-Pinçon, le 7 août, si des tanks du 13/18th Hussars parviennent seuls au sommet, des fantassins se frayent eux aussi un passage jusqu’au sommet par un autre chemin : ceux du 4th SLI. Le Lieutenant Sydney Jarry raconte qu’il grimpe entre les arbres sur la pente. « Pas un coup de feu ne fut tiré. Par miracle, nous sommes passés au milieu de leurs positions sans être repérés. »[8] L’infiltration est aussi nécessaire pour mener des raids, à l’instar de l’épique opération menée par 18 intrépides Ecossais du 1st KOSB, dans la nuit du 19 juin, par un temps maussade. Le groupe s’infiltre jusqu’à la Folie et revient à Cambes, après une randonnée de 4 km, semant la mort et la confusion sur son passage. Les « raiders » sont équipés d’une radio, indispensable : elle permet de faire déclencher des tirs de diversion au moment du retour. La patrouille revient en ramenant trois blessés et de précieuses informations.[9]

Une nouvelle forme de guerre ?

L’infanterie combat à pied, tôt ou tard. On ose parfois une charge en Bren Carriers… Celle qui accompagne les tanks progressent sur les chars ou bien à bord de blindés qui leur sont spécifiques, soit des halftracks ou des Kangaroos. Ces derniers, des automoteurs M7 Priest délestés de leurs pièces d’artillerie, sont refusés à O’Connor pour « Goodwood », mais le Canadien Simmonds inaugure leur usage le 8 août, pour « Totalize».

Cette guerre menée en Normandie semble défier toutes les expériences acquises sur les autres fronts. Les Britanniques se heurte au bocage normand en de nombreux secteurs, plus particulièrement en Suisse normande. Le terrain collinaire, boisé et entrecoupé de haies du pays d’Auge représente également un terrain difficile, sans mentionner les marais de la Dives. La 51st Highland Infantry Division (ID), parmi d’autres unités, entame une longue guerre de position dans la tête de pont à l’est de l’Orne, dans des tranchées, souvent humides, creusées dans les sous-bois, le champ de tir limité à la haie suivante, observée par l’ennemi, le tout sous les continuels tirs de harcèlement nocturne. A l’autre bout du front, les combats pour Tilly-sur-Seulles sont d’emblée intenses, avec des efforts d’adaptation au terrain dense de la part de la 50th ID. Nonobstant l’arrière-plan sonore constant des combats, il est parfois possible de ressentir une impression de paysage désert, vide de toute présence humaine… Dans ces conditions, les soldats britanniques ouvrent le feu sur chaque zone suspecte ou potentiellement dangereuse, ce qui n’est évidemment pas économe en munitions.

Impossible d’évoluer dans le bocage comme dans le désert ou dans la plaine de Salisbury. Les engorgements sont rédhibitoires, même pour les unités d’infanterie. Le 1er août, « la confusion sur la route est considérable et il est difficile de faire le moindre progrès. Finalement, la 69th Infantry Brigade tente de partager la priorité sur la route avec la 22nd Armoured Brigade, ce qui cause une confusion encore pire. »[10] Le bocage déroutant de jour, l’est encore plus la nuit. Lors de Bluecoat, lorsque le 4th KSLI atteint La Fouquerie le 30 juillet, la troupe est fourbue mais le Lieutenant-General O’Connor a cependant ordonné une marche de nuit, au grand dam du Major Robinson qui déplore l’état d’épuisement de son unité du fait des épreuves de la journée. Il déplore qu’il faille au bataillon parcourir 5 km dans le noir, une progression au cours de laquelle il sera bien difficile de trouver son chemin, de conserver le contrôle de l’unité et de se garder des Allemands. La confusion de nuit frappe les Essex Scottish, cette fois-ci dans les openfields de la plaine de Caen, lors de l’opération Totalize. Des véhicules sont mis en feu, les autres font demi-tour et, ce faisant, entrent en collision avec les véhicules qui les suivent ! Le Major Burgess, le commandant en second, fait mettre pied à terre et ordonne de s’enterrer. Lorsqu’il se rend auprès de ses supérieurs à Rocquancourt, il apprend que son unité se trouve à 3 km de son objectif !

Le Bren ne permet pas des tirs de suppression comme les MG, mais il est précis, ce qui est certes moins utile dans le bocage ou en ville, où les compartiments de combat sont réduits.

On évolue donc aussi en terrain libre, donc à découvert : songeons aux fantassins canadiens devant se risquer sur la piste et le tarmac de l’aérodrome de Carpiquet. Quant aux champs cultivés, ils n’ont souvent pas été récoltés. Les blés sont donc hauts –au niveau des hanches, voire des épaules-, aussi bien pour Epsom que pour Jupiter ou Goodwood. On dépasse parfois des îlots de défenses allemandes qui n’ont pas été localisées. Ainsi, même en dehors du bocage, il est difficile de localiser un ennemi, passé maître dans l’art du camouflage, dans les champs, les bosquets, les haies épaisses et les bâtiments de ferme. 

Les combats de rues sont le lot de nombre de fantassins, qui pour enlever de petits hameaux farouchement défendus, qui pour s’emparer de villes et carrefours routiers de prime importance. Il faut intervenir en force et la coopération interarmes s’avère essentielle pour déloger les Allemands. Ainsi de l’ultime phase de la bataille pour Falaise (même si, dans ce cas présent, l’artillerie est en arrière et que les automoteurs font défaut) : « Les Fusiliers Mont-Royal commencèrent leur attaque vers 2 heures. Environ 100 hommes, appuyés par des canons antichars et des Bren Carriers y prirent part. A l’aide de mortiers et de canons antichars, l’école fut finalement incendiée et les défenseurs sortirent. » Un soutien nécessaire, d’autant que les SS sont appuyés par deux Tiger, un mastodonte identique ayant soutenu la défense de Bourguébus un mois plus tôt. 

Début juillet, les combats pour Caen et Carpiquet (opérations Windsor puis Charwood) sont le cadre de combats de rues disputés, paradoxalement peu nombreux dans la ville de Guillaume le Conquérant, mais la progression dans la grande ville normande est lente car prudente, dans la crainte des « booby traps » et du fait du moindre retard induit par le moindre tir provenant d’un sniper. Le village de Buron offre un aspect saisissant de ce qui attend les assaillants : un fossé antichar, des champs de mines, des bâtisses entourées de hauts murs et des vergers bordés de haies, où est retranché le III./ SS-Panzergrenadier-Regiment 25.[11] La conquête de l’anneau défensif périphérique de Caen se traduit par de rudes combats urbains. Lors de l’opération « Jupiter », la prise d’Eterville est le cadre de combats de rues : « C’est un village dispersé, envahi d’arbres et de vergers. Il est pratiquement impossible d’observer. La seule route pour y arriver est un chemin creux, alors bloqué par des Carriers du 4th Dorsets, tous en flammes. » Les tirs de mortiers allemands sont incessants. Et le rédacteur du journal de marche d’ajouter : « Eterville est un cauchemar. »[12] Au cours de la même offensive, Maltot est le cadre de corps à corps, cette fois-ci subits par le 7th Hampshire : trois officiers blessés sont laissés sur le terrain « car toutes les tentatives pour les ramener en arrière sont rendues impossibles par les tirs des snipers. »[13] Les snipers ! Une nuisance majeure de la bataille de Normandie.

La coopération interarmes

Partir à l’assaut exige une belle dose de courage, car le rôle du fantassin, négligé, est indispensable. La confusion est souvent extrême : bruits assourdissants, explosions, hurlements, … Mais, en outre, le soldat ne peut rien voir d’autre que des flammes et qu’un épais brouillard de fumée, mélange de poussière et de vapeurs de cordite.

L’infanterie ne part pas seule au combat, mais, parfois, le soutien des blindés et de l’artillerie (de campagne comme antichar) est inadéquat ou non fonctionnel. Lors de l’opération Spring, le 25 juillet, les Black Watch of Canada (5th Brigade de la 2nd Canadian Division) doivent s’emparer de Fontenay-le-Marmion. Ils partent au combat avant les Sherman du 6th Canadian Armoured Regiment, retardés par des chemins creux. Quant à l’artillerie, ses frappes sur la colline sise à l’est de May ne sont d’aucun intérêt tactique. Ainsi, toute véritable coopération interarmes est illusoire. Dès le départ, les fantassins sont la proie de tirs de MG, les rafales se mêlant aux frappes de 88, aux bombardements de mortiers et d’artillerie, ainsi qu’aux salves de Nebelwerfer. Comble de malheur, une fois la crête atteinte et franchie, les infortunés assaillants découvrent une puissante position allemande, qui leur était inconnue et jusqu’alors invisible. Ceux qui en réchappent ne sont pas nombreux : une quinzaine regagnent les lignes, les pertes atteignant 324 hommes. Appui blindé inexistant, artillerie impotente : un tel cocktail est survenu quelques kilomètres plus à l’ouest, sur la Cote 112, le 10 juillet, dans le cadre de Jupiter. Les unités sont clouées au sol et ne sont dégagées qu’avec difficulté[14], on se plaint que l’artillerie effectue des tirs trop courts[15] et les blindés ne restent pas en lice longtemps, voire ne montent pas à la rescousse, devant un carnage assuré. L’artillerie est également inefficace à Maltot ce même jour : les antichars de 6 pounder car les servants sont la cible des tirs de MG, les pièces de campagne car les tirs d’interdiction sont impossible puisque l’artillerie se concentre sur le secteur de la Cote 112…

L’artillerie est évidemment de la partie quand les tanks interviennent. En général, après 10 mn de bombardement (ce qui est variable), le tir s’allonge et le feu roulant est lancé. Le 10 juillet, le 4th Wiltshire se lance à l’attaque derrière des chars. « Le rythme de l’avance est calqué sur celui du barrage d’artillerie, c’est-à-dire 100 m toutes les 3 mn. »[1] Les Sherman dès le Jour J, puis les Churchill au moment d’ « Epsom », tanks d’infanterie par excellence, épaulent les fantassins. Au besoin on se juche sur leurs plateformes, « à la russe » : les Ecossais de la 15th Scottish Division procèdent de la sorte au moment de « Bluecoat », fin juillet. Las, pour « Epsom », les « Jocks » et la 31st Tank Brigade ne se sont jamais entrainés ensemble. Début juillet, en préliminaire de l’opération « Jupiter », quasiment dans le même secteur (celui des combats pour la Cote 112), la 43rd Wessex Division doit s’emparer d’un barrage antichar situé au croisement de Verson. L’attaque s’effectue avec deux brigades (129th et 130th) : « Chaque brigade attaque avec deux bataillons en première ligne. Les bataillons d’assaut sont disposés en groupements, soit un bataillon d’infanterie, un escadron de Churchill[2], avec un automoteur par troop. Des troops de chars Crocodile seront utilisés pour le nettoyage en cas de besoin. »[3] Le soutien des tanks à l’infanterie est moins évident dans la 7th Armoured Division que dans la 11th Armoured ou les Guards, mais, pour que ces dernières s’améliorent à ce sujet, il a fallu subir de premiers échecs. Les difficultés d’intégrer l’infanterie et les tanks persistent.


[1] War Diary, 4th Wiltshire (WO 171/1394)[2] De la 31st Tank Brigade[3] War Diary, 43rd Wessex Division (WO 171/479)

Les chars ne sont d’ailleurs pas unilatéralement appréciés sur la ligne de front. Ainsi, le chauffage des moteurs (leur mise à température est en effet un préalable indispensable au passage à l’action) ne peut qu’alerter l’adversaire… Pareillement, lorsqu’un tank venant de l’arrière se porte sur la ligne et engage l’ennemi, la perception par les fantassins de son entrée en lice est mitigée : si le soutien est avéré sur le plan moral et sur celui de la puissance de feu, il attire aussi le tir des Allemands. Toutefois, leur appui est souvent indispensable. 

Le fantassin en Normandie peut aussi compter sur le soutien massif de l’aviation. L’effet stimulant et encourageant des « carpet bombings » est à cet égard de prime importance. « On n’a jamais rien vu de tel »[16]. « Les gars sont vraiment impressionnés par ce qu’il se passe là-haut. Ça leur remonte le moral à 500 % ».[17] Ces commentaires à la vue du puissant –mais inutile- bombardement en tapis en prélude à la libération de la rive gauche Caen (opération Charwood). En dépit de sa puissance et de sa domination aérienne, le soutien de la RAF peut faire défaut, comme le relate le Captain Wardman, du 1st Herefords(l’un des bataillons de fantassins de la 11th Armoured Division) : « Pendant des heures, les Herefords s’accrochent au sol en voyant leurs camarades se faire tuer ou blesser, en attendant le bombardement de la RAF, prévu mais retardé par le brouillard. » Ce dernier se matérialise à midi. Nous sommes dans le cadre de l’opération Bluecoat, lancée fin juillet. Un mois plus tôt, soucieux de devancer l’arrivée attendue du II. SS-Panzerkorps, Montgomery lance Epsom, retardée à cause du mauvais temps qui persiste au moment de l’offensive, en conséquence sans le parapluie aérien habituel. Quant à la Luftwaffe, si elle ne pèse pas d’un poids déterminant, elle apporte son lot de nuisances. Le 17 août, à Falaise, dans le cadre de Tractable, alors qu’ils affrontent des Waffen SS retranchés dans l’Ecole des Filles, l’aviation allemande frappe la ville au moment où l’évacuation des blessés venait d’être négociée : « Les bombes ont causé des pertes à la fois aux Fusiliers Mont-Royal et à l’adversaire. »[18]

Une attrition sévère

Des moments de repos hors de la ligne de front sont organisés. Repos certes, mais cela ne dispense pas de l’entretien du matériel et des revues de détail, voire des parades et, cela va de soi, des exercices, surtout s’il s’agit de parfaire les méthodes de combat. Il reste que la mise en place de camps de repos est appréciée, comme on l’imagine. Les bains mobiles remportent tous les suffrages et sont accueillis avec bonheur. Les moments de calme à l’arrière sont propices à l’écriture du courrier. On peut mettre à profit le temps libre pour réaliser quelques excursions, notamment à Bayeux, seule ville de quelque importance libérée intacte. 

La stagnation de la situation, pour ne pas dire le passage à une situation de guerre de position, n’est pas sans conséquences sur le moral. Ce dernier est aussi affecté par l’exposition aux dures réalités de la guerre. La Major Ellis, commandant en second du 4th King’s Shropshire Light Infantry (KSLI) rapporte : « C’était mauvais pour notre moral d’attendre de monter à l’assaut tout en croisant les blessés du Hereford qui venaient à nous sur des jeeps. » Montgomery a toujours mis un point d’honneur à se soucier du moral de ses soldats, mais il s’est fourvoyé en postulant que les vétérans des campagnes méditerranéennes seraient solides sur ce plan là. En dépit de la mise en place de camps de repos, es cas de « battle exhaustion » et de désertion ou d’absence injustifiée de l’unité (AWOL) se multiplient. Plus que le moral, ces problèmes sont vraisemblablement liés à cet épuisement au combat, difficile à diagnostiquer. Signalons toutefois que ces problèmes se traduisent rarement par une baisse de l’efficacité tactique au combat. Le moral est bon jusqu’à la mi-juillet, puis les cas d’absences, de désertion, de maladies et d’épuisement dû au combat augmentent (ils doublent) à partir de la 2nde moitié du mois de juillet, essentiellement au moment de « Goodwood ». Ces cas touchent avant tout l’infanterie. Est-ce pour autant un signe de moral défaillant comme le prétend Fennel ? La 3rd ID, très sollicitée depuis le Jour J, souffre d’un taux de cas atteignant 92‰ pendant les 5 jours de la bataille[19]. Début août, au moment de Bluecoat, la 7th Armoured Division, notamment l’infanterie qui a subi des pertes. Le long maintien sur la ligne de front semble représenter l’explication la plus évidente.

C’est dans les rangs de l’infanterie que se comptent la grande majorité des pertes essuyées en Normandie. Dès le Jour J, certaines unités sont laminées (et donc pas seulement les GI’s sur Omaha). Débarquant en 2e vague, le 2nd KSLI est stoppé devant Caen par des éléments de la 21. Panzer-Division : elle perd 113 hommes, soit 14 % de ses forces[20]. Quelques jours avec un tel traitement est la moindre formation devient exsangue… Du 6 juin au 11 juillet, la 2nd British Army perd 33 417 hommes, les pertes dans les rangs de l’infanterie dépassant les pires prévisions. Sur neuf divisions d’infanterie, trois ont perdu autour de 100% de leurs fantassins (on ne compte que 3 500 fantassins dans les compagnies des 9 bataillons d’infanterie de chaque division) présents dans les unités combattants : ce sont les 3rd (3 859 pertes), 3rd Canadian (4 605 pertes) et 50th ID. Trois autres (15th Scottish ID, 51st Highland ID et 49th West Riding ID) comptent tout de même au-dessus de 50% de pertes[21].

Le corps des officiers subalternes est particulièrement meurtri. Le 9 juin, une bombe de mortier tombe sur le groupe de commandement du 2nd Middlesex, près de Cambes : deux officiers sont tués et six sous-officiers meurent ou sont grièvement blessés[22]. Le 8 juillet, les Giens (Stormont, Dundas & Glengarry Highlanders) parviennent à s’implanter dans le village de Gruchy, mais tous les officiers sont tués ou blessés, à l’exception du Major Gemmel. A la Company A, le Major Fisher et son adjoint, le CSM Dickson, ont trouvé la mort dans la même tranchée.

En conclusion, le « Tommy » de la bataille de Normandie, en dépit d’un matériel abondant et d’armes de soutien disponibles en quantité, a été confronté à un quotidien éprouvant, dans un environnement propice à la défense, subissant des pertes conséquentes au cours d’une guerre d’attrition dans laquelle lui, ainsi que ses homologues américains et allemands, ont tenu un rôle essentiel, si ce n’est le principal.


[1] Pour des facilités de langage, on appellera ici « Tommy » tout soldat de l’Empire combattant en Normandie, quand bien même il est un « Jock » ou un « Cannuck »…

[2] Voir à ce propos mon livre Normandie 1944. L’infanterie, reine des batailles, Ysec, 2021.

[3] War Diary, 5th/7th Gordons (WO 171/1301)

[4] War Diary, Régiment de la Chaudière

[5] BENAMOU, J.-P., La bataille de Caen, Heimdal, 1988, p 103.

[6] War Diary, 4th Dorsets.

[7] BUCKLEY, J., Monty’s Men. The British Army and the Liberation of Europe, Yale University Press, 2013, p 64.

[8] KITE, B., Stout Hearts. The British and Canadians in Normandy 1944, Helion & Company, Solihull, 2014, p 168.

[9] BENAMOU, J.-P., op. cit., p 157.

[10] War Diary, 7th Armoured Division.

[11] War Diary, Highland Light Infantry (3rd Canadian Division), 8 juillet 1944.

[12] War Diary, 9th Cameronians.

[13] War Diary, 7th Hampshire (WO 171/1306).

[14] War Diary, 5th Wilthshire (WO 171/1395).

[15] War Diary, 4th Wiltshire (WO 171/1394).

[16] War Diary, Stormont, Dundas & Glengarry Highlanders.

[17] War Diary, 9th Canadian Infantry Brigade.

[18] War Diary, Fusiliers Mont-Royal.

[19] J. Fennell, Fighting the People’s War, Cambridge University Press, 2019, p 512-515 et p 528.

[20] War Diary, 2nd KSLI, 6 juin 1944 (WO 171/1325).

[21] J. Fennell, op. cit., p 512.

[22] J.-P. Benamou, op. cit., p 103.

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