
Jean Lopez, Heinz Guderian. Le maître des Panzers, Perrin, 2025
Jean Lopez traite de ce beau sujet avec la maestria qu’on lui connaît: c’est bien écrit, bien documenté et source, cela se lit avec plaisir et on apprend toujours quelque chose.
Il fallait en effet un spécialiste du “Front de l’Est”, mais aussi quelqu’un versé dans les questions de doctrines militaires, pour traiter comme il se doit de la vie de Guderian. L’apport des échanges épistolaires entre le général allemand et son épouse est inestimable.
Le lecteur féru de la Seconde Guerre mondiale découvrira sans doute les premières années du futur général. Son parcours durant la Grande Guerre est intéressant en cela qu’il diffère nettement de ses pairs pour s’être déroulé essentiellement au niveau d’état-majors, et cela à des niveaux fort variés et avec des responsabilités diverses.
On comprend que son intérêt avant-guerre pour les transmissions a été essentiel, l’homme ayant eu plus trad pour lui l’avantage d’être un technicien, et non un seul praticien au niveau tactique. Sa participation aux événements survenus dans les Pays baltes -le “Baltikum”-en 1919 a également été une révélation pour moi.
Lire sur Guderian c’est avoir quelques attendus, sur la genèse des Panzers, évidemment, mais aussi sur la Blitzkrieg (je conserve cette appellation qu’on sait maintenant galvaudée). En lisant Jean Lopez -qui a raison de souligner que personne ne connaîtrait Guderian s’il était mort en 1935- on découvre comment il a su mettre dans l’ombre bien d’autres officiers de talent, eux aussi à l’origine de l’arme blindée allemande (ou plus tard, chefs d’unités de Panzers tombés dans l’oubli auprès du grand public). La manière dont il gravit peu à peu les échelons et les inimitiés qu’il multiplie en disent long sur l’armée allemande des années 30 et sous Hitler.
On découvre comment une admiration mutuelle s’est créée entre lui et le dictateur (le passage sur l’acquisition de terres en Pologne en 1943 est édifiant…). Le degré de confiance du Führer envers celui qui a mis en oeuvre le plan imaginé par Manstein en 1940 se traduit à maintes reprises au cours de la guerre.
Le rôle qu’il tient en Pologne n’a en fait rien d’extraordinaire, mais son grand moment est la guerre à l’Ouest et le “Fall Gelb”. J’ai vraiment apprécié les pages consacrées à la genèse de ce plan, mais aussi au déroulement du “coup de faucille”. Tout ce qui précède “Barbarossa” et le rôle de Guderian dans cette opération et devant Moscou a été éclairant pour moi, à hauteur d’un chef de groupe de Panzers.
Le lecteur découvrira que le général a été nettement moins convainquant en qualité d’inspecteur des troupes blindées, les grandes décisions ayant été prises avant son entrée en fonction (tandis que certaines de ses idées font fi de la réalité d’une armée passée avant tout à la défensive). Certaines informations ont été des révélations pour moi et démontrent -s’il le fallait encore- que les archives -à tout le moins celles qui ont été négligées jusqu’alors- recèlent de trésors d’explications et d’informations (un exemple parmi d’autres: j’ai toujours en effet cru que c’était Rommel qui avait suggéré que Guderian le remplace à El Alamein au cours de l’été 1942…). Le parangon de la Panzerwaffe n’a pas forcément agi dans l’intérêt de celle-ci lorsqu’il a présidé à sa réorganisation et à son entraînement (cf matériel, doctrine, etc). Face au Débarquement, Guderian a certes oeuvré avec brio pour rétablir une force blindée à l’Ouest, mais ses conceptions stratégiques quant à son emploi rejoignent le couple Rundstedt/Geyr von Schweppenburg et je ne suis pas convaincu (même en lisant l’excellent travail de Jean-Luc Leleu) que la vision de Rommel était vouée à l’échec comme la leur: elle n’a pas été appliquée (nonobstant la 21. Panzer le 6 juin).
Enfin, son comportement face aux événements du 20 juillet 1944 et à la résistance contre Hitler et son passage à la tête de l’OKH ont constitué une grande découverte, fort instructive, pour moi. Ces années ne grandissent pas le personnage. La façon dont il a enjolivé son rôle et dissimulé bien des errements est stupéfiante. Quant à l’action de Liddell Hart, que je connaissais déjà, je vous laisse la découvrir…
L’individu, arriviste, caractériel, à l’égo surdimensionné, sans scrupules et fermant les yeux sur la véritable nature du nazisme (dont il vantera encore les vertus après la chute du Reich…), n’hésitant pas à transmettre les ordres les plus odieux, n’a rien d’un personnage pour lequel on peut éprouver la moindre sympathie. Ses compromissions avec le régime, ne serait-ce que par les gratifications obtenues (le passage sur les terres prussiennes qui lui sont concédées est édifiant). Il est cependant essentiel de connaître son parcours, car il s’agit du “maître des Panzers”, ce celui qui a mis au pinacle ce qu’on a appelé la Blitzkrieg. Il fût l’un des principaux généraux de Hitler, ce qui suffit à justifier qu’on l’étudie.
On attendait un travail de valeur à son propos : c’est désormais chose faite.

